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29 March 2022

Le journal intime à l’air libre de Nannetti

Chemin du Crêt 8 CH-1023 Crissier, Switzerland
La cour de l’hôpital psychiatrique et judiciaire de Volterra est un lieu vital: il s’agit du seul espace où les patients-prisonniers sont en contact avec le ciel, la lumière et l’air libre, à l’heure de la promenade quotidienne. Certains jouent aux cartes, d’autres discutent ou fument des cigarettes chapardées. L’un d’entre eux reste toujours seul et n’adresse la parole à personne. Fernando Oreste Nannetti (1927–1994) grave chaque jour sur les façades de l’hôpital, à l’aide de la boucle de son gilet – qui est une pièce de l’uniforme que revêt chaque patient de l’institution. Durant neuf ans (de 1959 à 1961 et de 1968 à 1973), il écrira sur une surface de plus de septante mètres de long.
Le jeune homme commence invariablement par mettre en pages le mur, traçant de grands rectangles qu’il remplit ensuite de signes anguleux, d’allure cunéiforme, mystérieux de prime abord. A y regarder de près, chacun d’eux apparaît comme des lettres formant des mots, des phrases, des textes, qui constituent un journal intime vertigineusement déployé sur la pierre. «Nannetti Oreste Fernando d’Angleterre. Né à Rome, Italie, à 23h40, dans le quartier Sant’Anna, le 3 octobre 1927, basané, élancé, cheveux châtains, 1,65 m, nez en y, sec, bouche étroite. Je suis matérialiste et spiritualiste, j’aime mon être matériel comme moi-même parce que je suis grand… ».
Figure 1. Ecrits de Fernando Nannetti. (Photo: Pier Nello Manoni, Volterra).
Nannetti se prend pour un scientifique, un savant, un visionnaire. Son texte évoque des liaisons télépathiques, des ondes sonores, des rayons et des faisceaux cathodiques. Il se dit en contact avec l’espace interstellaire comme avec la terre et ses entrailles. Ses relations sont pluripotentes et lui confèrent une sorte de présence cosmique ubiquitaire; il dit exercer un pouvoir absolu: «Tout • le • Monde • est à moi» et régner en démiurge: «Nannettolicus Meccanicus • saint avec • cellule • Photoélectrique».
Dans cet univers irréel, un métissage de connaissances, de réminiscences et d’inventions linguistiques surgissent en toute liberté comme des déflagrations jubilatoires. Les écrits de Nannetti doivent être envisagés comme une expérience poétique et ludique où l’écriture se fait aventureuse. L’auteur détraque le langage, le réordonne, tout en jouant avec sa musicalité et ses rythmes, ainsi qu’avec le caractère visuel et iconographique des lettres.Diariste extravagant et écrivain utopiste, Nannetti fait s’affoler les mots. Il est l’auteur d’un journal intime à l’air libre qui se révèle comme un acte de protestation silencieuse.
Remerciement
Je tiens à remercier Pier Nello Manoni qui voue depuis plus de trente ans un très grand intérêt au « livre de pierre » de Fernando Nannetti et au destin de cet homme. L’important corpus de photographies qu’il a réalisées ainsi que le film documentaire («Graffiti della mente», Blue Films, 2002) qu’il a réalisé avec sa fille Erika Manoni et avec Alessandro Bonifazi sont des témoignages uniques et précieux. J’adresse également ma profonde gratitude à Aldo Trafeli et à Aulo Guidi.

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