Dans ce numéro, nombreux sont les articles qui peuvent nous instruire et refléter la richesse et la diversité de la discipline psychiatrique. Leurs considérations riches en enseignement s’articulent avec les préoccupations actuelles autour de l’avenir de notre profession, et en particulier en ce qui concerne la pratique des cures psychothérapeutiques, malgré toutes les preuves connues au sujet de leur efficacité.
Faut-il s’inquiéter pour l’avenir de la spécialisation en psychiatrie? La psychiatrie est-elle en danger, suite aux nouvelles mesures édictées par l’OFAS? Quelles sont les caractéristiques des jeunes médecins qui choisissent cette branche de spécialisation? Si la prévalence des besoins en psychiatrie pour les adultes adolescents et enfants démontre une claire augmentation depuis ces dernières décennies bien au-delà de nos frontières, qu’en est-il du nombre de jeunes médecins qui vont se qualifier à l’avenir pour assumer les troubles psychiques et psychosomatiques? Pourquoi ce sujet est-il si important à débattre?
L’étude zurichoise conduite par Barbara Buddeberg-Fischer, Richard Klaghofer et Claus Buddeberg survient juste à propos et nous éclaire de manière pertinente sur le sujet. L’interrogation s’est construite à partir du développement de l’intérêt pour la discipline psychiatrique, sur les différences sociodémographiques éventuelles en comparaison avec d’autres spécialités, sur les diverses aspirations de carrière institutionnelles ou privées, les projets de vie et les organisations des activités professionnelles ultérieures. Sans vous dévoiler le contenu de cette étude, à sa lecture, notre préoccupation reste entière, tant il semble évident que l’attractivité de la psychiatrie, en particulier pour les adultes, est à la baisse. Dès lors, il s’agit de rallumer l’intérêt des médecins pour les soins psychiatriques et ceci malgré les pressions exercées par les économies de marché!
En effet, selon l’étude sur la trajectoire des soins des patients alcoolodépendants en Suisse italophone, A. Degrate, C. Molo Bettelini, D. Intraina et R. Khan, de Mendrisio, Lugano et Genève, tentent d’évaluer l’impact des facteurs sociodémographiques et cliniques sur des réhospitalisations éventuelles. Si cette étude semble souligner que ce sont les structures spécialisées qui accueillent les patients les plus atteints en termes de comorbidités, il n’en demeure pas moins que les réhospitalisations, entrevues comme des épisodes de soins séquencés et des facteurs positifs de rétention de soins, peuvent s’inscrire dans une perspective de progression thérapeutique, qui mériteraient une standardisation pour en démontrer toute leur validité.
L. Curtis, J. Bartolomei et M. C. G. Merlo, de Genève, nous offrent une très intéressante révision sur le syndrome métabolique sous traitement antipsychotique, réel défi posé au psychiatre-psychothérapeute, qui nous ouvre de nouvelles perspectives de compréhension et d’attitudes thérapeutiques à observer. En réalité, il s’agit de mieux tenir compte des pathologies somatiques associées aux troubles psychiatriques schizophréniques ou bipolaires, dont la détection demeure encore trop tardive, d’autant plus que les risques s’en trouvent nettement augmentés. S’inquiéter plus signifie évidemment mieux connaître les comorbidités somatiques encourues, qui relèvent autant des habitudes de vie que de la vulnérabilité au syndrome métabolique associé aux antipsychotiques, tel que obésité androïde, hypertension, diabète de type II, dyslipidémie, infections, complications cardio-vasculaires. Cet article nous donne une vision très complète du problème, explicitant autant les mécanismes physiopathologiques que les propositions d’évaluations thérapeutiques ciblées.
J. Endrass, A. Rosseger, T. Noll, et F. Urbaniok de Zurich nous présentent un article qui développe les facteurs prédictifs de comportements violents durant l’incarcération. Ces facteurs demeurent rarement explicités jusqu’à ce jour. Certains critères socio-démographiques (âge, niveau d’éducation, statut marital) et criminologiques (type de délit, comportement violent antérieur, durée de la peine) semblent bien plus relevants que les facteurs individuels, notamment correspondant aux origines ethniques des prévenus. A l’évidence, les variables de risques socio-démographiques semblent également plus consistantes que les conditions d’incarcération. Afin de comprendre et de prévenir au mieux les troubles du comportement des prisonniers, des études plus approfondies sont souhaitables.
Enfin, pour le Forum, nous avons retenu l’article d’Alex Gamma, de l’université de Zurich. Il déploie avec finesse et intelligence la nécessaire complexité de notre travail de psychiatre dans ses rapports entre l’inné génétique trans-générationnel hérité et l’acquis dans son propos intitulé «L’absurdité de l’héritabilité». Il nous démontre comment la psychiatrie nous enseigne à différencier les traits de personnalités psychopathologiques de nos patients, et d’y déceler les risques inhérents, alors que pour effectuer des analyses basées sur l’héritage génétique et pour que ce dernier puisse avoir un sens pour l’individu examiné, il s’agirait de connaître de fait les cheminements génétiques et environnementaux des «petites différences». Ces différences fondent notre individualité et déterminent précisément la diversité et la variabilité des parcours de vie de chaque personne. C’est à ce propos que la pure héritabilité d’une maladie psychiatrique perd de son sens, car ni le gène ni l’environnement ne peuvent agir isolément, que les interactions sont multiples et que les évolutions reflètent la résultante de ces interactions multiples à différents points de croisements. De plus, l’implication effective de l’héritage génétique d’un trait ou d’une maladie ne veut nullement dire que ce trait ou que cette maladie ne peut pas être changé. Si bien que, pour parvenir à des résultats thérapeutiques, les efforts doivent se concentrer principalement sur la compréhension du processus susceptible d’engendrer l’expression du malaise et pour toutes ces raisons, la notion d’héritabilité ne nous est d’aucune aide et pourrait même nous induire en erreur! Les chemins entre la biologie et l’individuation demeurent encore bien mystérieux et aucune théorie causale simpliste ne peut suffire à nos prédictions.
Bonne lecture!
Dora Knauer, Genève
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