Invités à participer à ce Congrès peu ordinaire en tant qu’observateurs suisses de l’UEMS, le Dr Thomas von Salis et moimême avons été sensibles, durant ces trois jours, aux nombreux questionnements que se pose actuellement la psychiatrie française.
Plongés dans un forum de près de 2000 personnes constitué autant par des médecins psychiatres spécialisés dans tous les âges de la vie, que des psychanalystes, des psychologues, des infirmiers en psychiatrie, des assistants sociaux, et des éducateurs, nous avons été très touchés par les différentes interventions dénonçant la situation actuelle et les perspectives d’avenir de ce secteur professionnel.
Le patient et le souci de la bonne qualité des soins à son égard a été placé au centre des préoccupations de tous ces professionnels actifs et passionnés par leur profession, aux prises avec des sentiments de découragement, face aux restrictions annoncées et à l’évolution inéluctable vers des interventions toujours plus centrées sur l’urgence et toujours moins aptes aux gestes humains et psychothérapeutiques.
Mais si, en premier, cette assemblée a cherché à dénoncer les dérives et les risques inhérents aux pressions extérieures exercées sur ce secteur de soins, dans des propos confinant au découragement, à partir du deuxième jour, une vague d’espoir et d’expressions innovatrices, ont été mises en commun pour rédiger des motions destinées à alerter les pouvoirs politiques. Nous avons effectivement appris combien la France souffre d’un manque de médecins institutionnels, qui va nettement s’aggraver dans les années à venir à cause d’un Numerus Clausus qui date de plus de 10 ans, et comment les conditions de travail des médecins libéraux ne semblent pas prédire des jours plus heureux ... «Nous ne voulons pas d’une société qui fabrique des clochards!» pourrait correspondre au souci partagé le plus visible, mais c’est bien la réflexion et l’analyse qui a rempli ces journées dont les rapports ont été savamment préparés.
Sans entrer dans les détails descriptifs de ces journées, voici quelques mots sur les quatre rapports qui ont constitué la trame de ces journées.
En ouverture, Christian Vasseur a introduit le socle commun de notre discipline par sa conférence sur «La psychiatrie et la relation soignante» qui a rappelé combien il est important de ne pas sacrifier la complexité du fonctionnement humain sur l’autel des dérives par trop scientifiques ou gestionnaires, qui déqualifient l’acte psychiatrique, et les efforts des équipes soignantes, actes de relations dont les effets se déploient le plus souvent dans l’après coup, mais qui perdent leur sens de liaison à travers les nouvelles nosographies, les prescriptions médicamenteuses trop hâtives, la faillite d’une idéologie de solidarité communautaire.
Le deuxième rapport sur «Mutations, contraintes et missions» de J.-C. Pénochet a souligné combien la nouvelle mission de la psychiatrie consiste à la prise en charge du malheur, psychiatrie interpellée par la société entière pour tempérer voire annuler les conséquences psychiques de la violence sociale, voire de tout accident de vie.
La demande augmente de façon constante et s’est accélérée depuis le début des années 1990.Globalement,on estime que les troubles mentaux touchent 10 à 15% des adultes, et que la prévalence des troubles psychiatriques sur une vie entière atteint 30%.
En France la dépression concerne près de 5% de la population, et, en situation de précarité, 57% des personnes souffrent de troubles psychiatriques dont 6% de troubles psychotiques.
Quel est le type d’individu que fabrique notre société? Il s’agit d’un Nouvel Individu auto-contradictoire, «individualisé mais fondamentalement dépendant», à qui tout est dû et qui se présente à nous sous la figure de la victime, victime réclamant une sorte d’autorité tutélaire mais qui récuse toute forme d’autorité en même temps ... «La psychiatrie dans sa mission pourrait dire des choses nouvelles sur l’homme, la société, la politique, car lorsque nous réfléchissons, comme de modestes artisans, à la façon dont fonctionne chaque individu, des lueurs parfois nous suggèrent que nous pouvons penser autrement ce que l’idéologie, l’histoire, la tradition sociale, la science nous ont appris.»
Le rapport de Sylvie Péron et Alain Vaissermann intitulé «Les structures et les hommes», nous a permis de survoler, à travers l’histoire, les diverses étapes de l’organisation de la psychiatrie française, de la création des «petites maisons» du XVIe siècle, chargées d’enfermer et de nourrir les «troublions », à la naissance de la véritable psychiatrie au XIXe siècle, inspirée par Pinel et Esquirol.
L’écart s’est bien creusé entre «la mélancolie romantique du XIXe et la maladie psychique de nos sociétés, où la folie rebondit dans l’explosion de la violence». Ainsi, la psychiatrie se voit désormais bien inscrite parmi les disciplines médicales, grâce aux progrès de la psycho-pharmacologie, et bien que la prise en charge se soit largement développée en secteurs où la pluridisciplinarité articule le social et le médico-social, nous assistons néanmoins à un «véritable court-circuit des soins, au détriment des patients».
Face à l’augmentation des files actives, c’est la technicité médicale qui l’emporte sur la prise en charge psychothérapeutique et institutionnelle, faute de temps, de la pénurie comme de l’épuisement des moyens humains.
La population médicale vieillit et la relève n’est pas assurée: que deviendraient nos patients si nous ne pouvions plus les entendre?
Claude Barthélemy dans son exposé «L’homme et la folie» nous a tout particulièrement interpellés dans sa définition d’un homme nouveau appelé «l’homme transparent », homo economicus ou homme sans qualité, soumis à la culture de la mesure, fascination qui n’épargne pas la psychiatrie, et où s’opère un processus de désincarnation révélé par le diagnostic assisté par l’ordinateur proposant une réalité virtuelle à l’être humain.
«Pris à ses propres pièges comme le fou suspendu à son pinceau, l’homme nu devant la machine éprouve le vertige de sa solitude. La psychiatrie, à son tour grimpe à ses échelles.»
Entrons-nous dans la Cacanie «opératoire » de R. Musil? Et Claude Barthélemy de conclure: «Il nous faut rêver d’une nouvelle alliance entre l’homme transparent de la Raison et le Sujet opaque de la folie.» La folie n’a décidément pas fini de faire peur et la psychiatrie aurait idéalement encore de beaux jours devant elle ... dans son alliance indispensable avec les approches thérapeutiques essentiellement humaines, telles la psychothérapie, la psychanalyse, et les divers accompagnements éducatifs spécialisés, centrés sur la personne et ses besoins les plus fondamentaux.
Les Etats Généraux, un événement important, une première étape vers un «premier nouage entre les acteurs de la psychiatrie destiné à en créer un second avec les responsables et les législateurs concernés ... de toute urgence»!