«Le développement de méthodes mécaniques (comme les stents) qui visent à surmonter la réponse aux traumatismes intravasculaires causés par les interventions thérapeutiques (comme l’angioplastie au ballon) est probablement futile.» C’est ainsi qu’un éditorial du
New England Journal of Medicine [
1] commentait, en 1991, les résultats d’un registre européen multicentrique sur l’utilisation des stents coronaires. Quatre ans auparavant, Ulrich Sigwart et collaborateurs avaient rapporté, dans une publication désormais historique, la première utilisation de cette approche au CHUV à Lausanne et à l’Hôpital Purpan à Toulouse [
2]. C’est en 1912 qu’Alexis Carrel fut le premier à décrire l’utilisation d’une endoprothèse métallique, introduite chirurgicalement, pour consolider la paroi vasculaire. Par la suite, différents systèmes furent testés par d’autres chercheurs, mais ce n’est pas avant 1986 qu’une application clinique fut entreprise pour pallier aux limitations de l’angioplastie au ballon. C’est indiscutablement Ulrich Sigwart à Lausanne et Jacques Puel à Toulouse qui furent les véritables pionniers de cette méthode. Les premiers ils en ont réalisé pleinement le potentiel extraordinaire et en ont décrit les limitations initiales (
fig. 1).
Aujourd’hui, à une époque où l’utilisation des endoprothèses coronariennes métalliques fait partie intégrante de la grande majorité des interventions percutanées, il est parfois difficile d’apprécier à quel point l’évolution a été rapide. Comme fréquemment, dans le domaine médical, une série de tabous majeurs a dû être surmontée avant qu’une percée décisive dans la bonne direction ne puisse être réalisée. Alors que l’implantation d’un étayage métallique dans un vaisseau de 3 mm de diamètre semblait certainement parfaitement déraisonnable à une bonne majorité de cardiologues en 1986, il ne serait plus éthique, de nos jours, de pratiquer la cardiologie interventionnelle sans être équipé d’un assortiment complet de stents. Si de nombreux chercheurs et cliniciens ont largement contribué à ce développement spectaculaire, il n’en reste pas moins que c’est avant tout aux précurseurs que doit aller notre reconnaissance.
Ulrich Sigwart remplit certainement toutes les conditions nécessaires pour être qualifié de pionnier. Après une formation en Allemagne et aux Etats-Unis, il travaille à Bad Oeynhausen jusqu’en 1979. Le professeur Rivier du CHUV l’appelle alors à Lausanne pour lui confier la responsabilité de la cardiologie invasive. Avec lui, le CHUV acquiert peu à peu une place de «leader» dans le domaine de la cardiologie interventionnelle; en 1980, la première thrombolyse intracoronarienne est réalisée à Lausanne, puis en 1984, la première angioplastie directe pour un infarctus aigu de myocarde [
3]. C’est dans cette dynamique que les premiers stents, fabriqués à quelques kilomètres de là par la compagnie MEDINVENT, de Crissier, sont utilisés. De nombreux enthousiastes de la première heure, dont l’auteur de ces lignes, font le voyage à Lausanne. Les visiteurs peuvent alors constater que la technique est efficace, et même spectaculaire pour les résultats angiographiques qu’elle permet d’obtenir, mais aussi que son promoteur est non seulement un professionnel à part entière, mais aussi un véritable maître dans son domaine. Son approche associe une superbe compréhension de la physiopathologie et des mécanismes impliqués à un remarquable instinct de la chose vasculaire et une dextérité hors du commun.
Son esprit créatif et indépendant lui permettra d’ailleurs de faire tomber d’autres barrières. En 1995, après avoir quitté Lausanne pour Londres, il sera le premier à publier une approche percutanée de réduction septale dans le traitement de la cardiomyopathie hypertrophique [
4]. A nouveau, dans ce domaine également, Ulrich Sigwart démontre sa capacité à penser seul et à penser juste: l’injection d’alcool absolu dans une artère coronaire pour y causer un infarctus thérapeutique n’étant, en effet, pas une démarche évidente et naturelle pour la plupart…
Actuellement, Ulrich Sigwart est directeur du Département de cardiologie invasive du Royal Brompton Hospital à Londres. Il poursuit ses recherches dans de nombreux domaines et dirige plusieurs études cliniques multicentriques. Il a plus de 500 publications scientifiques et plusieurs livres à son actif. A la fin de l’année dernière, il s’est vu décerner le titre de Docteur honoris causa à la Faculté des sciences de l’Université de Lausanne. On ne peut que se féliciter que cette distinction soit remise à une personne qui la mérite autant. A sa manière, la Suisse aura contribué à la fois l’éclosion de l’angioplastie coronaire grâce à Andreas Grüntzig (d’origine allemande, ayant travaillé à Zurich, puis parti pour Atlanta) et des stents coronaires grâce à Ulrich Sigwart (un autre allemand, ayant travaillé à Lausanne, puis parti pour Londres)…